Publié le 19/05/2026
Face à l’urgence climatique, certains secteurs restent particulièrement complexes à décarboner : industrie lourde, transport longue distance, usages gaziers intensifs… Là où l’électrification directe ne suffit pas, l’hydrogène renouvelable et ses dérivés, comme le e-méthane, ouvrent des perspectives concrètes et déjà opérationnelles qui se voient renforcées par la règlementation française ou européenne.
Pour mieux comprendre ces solutions, nous avons échangé avec Nicolas Jensen, qui pilote le développement d’Enosis en Europe du Sud et en Amérique du Nord, ainsi que les relations institutionnelles de l’entreprise.
Enosis : transformer le CO₂ et l’hydrogène en gaz renouvelable
Enosis est à la fois équipementier et développeur de projets de production de e-méthane autour d’une technologie appelée méthanation biologique.
Le principe : combiner du CO₂ ou du biogaz d’un côté et de l’hydrogène de l’autre. Le procédé : la méthanation biologique. Grâce à l’action de bactéries, ce mélange est transformé en e-méthane, un gaz de synthèse capable de remplacer le gaz naturel fossile sans modifications à apporter aux infrastructures de transport et de distribution existantes. Lorsque le CO2 est biogénique et l’hydrogène renouvelable ou bas-carbone, le gaz produit est renouvelable ou bas-carbone.
Lorsque les unités de méthanation et les électrolyseurs utilisés pour la production d’hydrogène sont intégrés sur un même site, on parle d’installations « Power-to-Méthane ».
Couplées à des sites de méthanisation, les installations Power-to-Méthane permettent de valoriser le CO2 que ces sites rejettent dans l’air et, sans augmenter la taille de ces derniers, d’accroître leur production de méthane renouvelable, qui pourra ainsi être presque doublée. Ce faisant, le couplage des filières méthanisation et Power-to-Méthane répond aux enjeux de la Stratégie Nationale Bas Carbone en matière d’utilisation raisonnée de la biomasse pour des usages énergétiques.
Pour les acteurs de l’énergie et de l’industrie, aujourd’hui consommateurs de gaz naturel, cela signifie une chose essentielle : disposer d’un gaz renouvelable ou bas carbone, compatible avec les infrastructures actuelles et dès lors consommable sans autre investissement dans leurs installations existantes.
Pourquoi l’hydrogène et le méthane renouvelable ou bas-carbone sont-ils un levier clé de décarbonation ?
L’hydrogène et le méthane renouvelable ou bas-carbone sont des vecteurs énergétiques indispensables pour accompagner la décarbonation de nos sociétés, en particulier pour décarboner des usages qui ne peuvent pas être électrifiés facilement. Ils jouent un rôle clé là où les besoins énergétiques sont élevés et continus, ou lorsqu’une forte densité énergétique ou des températures très élevées sont requises.
C’est notamment le cas des industries très énergivores comme la sidérurgie, des transports lourds terrestres et maritimes, ainsi que de certains usages nécessitant des carburants gazeux ou liquides. Dans ces secteurs, les solutions faciles à mettre en œuvre sont les plus urgentes, les alternatives basées uniquement sur l’électricité restant souvent limitées.
Alors que la planification, la construction, l’adaptation et le maillage des réseaux de transport et de distribution d’hydrogène s’étale dans le temps, la production de e-méthane renouvelable ou bas-carbone est complémentaire de celle de l’hydrogène et permet de rendre l’hydrogène immédiatement compatible avec le réseau gazier existant, pour des usages industriels ou pour le transport lourd.
Un projet concret d’Enosis : Dénobio, démonstrateur industriel, où Lhyfe fournit l’hydrogène
Dénobio est la 1ère installation à taille industrielle conçue et exploitée par Enosis. Située à Lesquielles-Saint-Germain, dans les Hauts-de-France, Dénobio est intégrée à une installation de méthanisation agricole, Energia Thiérache.
Dénobio est notamment constituée d’une unité de méthanation biologique qui traite au choix le CO₂ émis par le site de méthanisation ou, directement, le biogaz produit par ce dernier. L’hydrogène nécessaire au procédé est fourni par Lhyfe, qui l’approvisionne par camions. Le gaz produit par Dénobio, soit du e-méthane, soit un mélange de e-méthane et de biométhane, est ensuite injecté directement dans le réseau de gaz naturel exploité par GRDF. Depuis la mise en service effectuée en avril 2025, ce sont près de 300 MWh de gaz qui ont été ainsi injectés.
Dénobio montre qu’il est possible de :
- produire du e-méthane injectable immédiatement et stockable dans le réseau de gaz naturel.
- décarboner les usages gaziers sans modification des équipements et des procédés industriels en aval.
- Construire de nouveaux modèles économiques valorisant le CO2 biogénique produit par des installations de méthanisation agricoles, mais également de stations d’épurations et de traitement des eaux
Les enjeux
Répondre à une demande européenne, d’ores et déjà existante et qui se structure.
D’une part, le marché du méthane renouvelable s’européanise, et certains acteurs commencent à diversifier leur approvisionnement en méthane renouvelable, alors que la seule production de biométhane semble difficilement suffisante pour répondre à la croissance de la demande.
D’autre part, des dispositifs réglementaires adaptés à la consommation se développent, leurs mécanismes pouvant varier d’un pays européen à un autre. Ces mécanismes, basés par exemple sur des règlementations européennes, comme la directive énergie renouvelable (RED) ou le règlement FuelEU Maritime visant à décarboner les usage transports et industries, intègrent des obligations d’incorporation adossées à des pénalités en cas de défaut, et/ou des dispositifs de valorisation, via l’instauration de multiplicateurs. En France, le mécanisme IRICC (Incitation à la Réduction de l’Intensité Carbone des Carburants) pourrait s’en inspirer (des discussions menées par les pouvoirs publics sont en cours).
En Europe, des pays s’annoncent également comme davantage propices à la production de e-méthane. Il s’agit de ceux où les conditions de production d’hydrogène renouvelable ou bas-carbone, poussés par la réglementation, s’avèrent les plus facilement réunies, avec la possibilité d’optimiser les coûts des électrolyseurs, en particulier leur approvisionnement électrique.
À quoi ressemblera la filière dans 5 à 10 ans ?
Les évènements géopolitiques récents dessinent un monde nouveau, où le multilatéralisme se fond dans des conflits conduisant à la rupture des chaînes d’approvisionnement, notamment gazières. Dans ce contexte, malgré la croissance des usages électriques, le gaz reste un actif stratégique et assurer son approvisionnement pérenne est clé. Développer au sein de nos territoires les filières de production de biométhane et de e-méthane, parties prenantes de l’indépendance énergétique, l’est donc tout autant.
A cela s’ajoutent les enjeux climatiques… qu’il ne faut pas oublier. Les molécules d’hydrogène et de e-méthane renouvelable sont à même de jouer un rôle central dans l’atteinte des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. D’ici 2030, elles peuvent d’ores et déjà y contribuer dans l’industrie, la mobilité lourde et la production de carburants et gaz alternatifs. En outre, la filière Power-to-Méthane, en reliant les filières hydrogène et biogaz sous la forme de solutions locales, circulaires et évolutives, permet de valoriser l’électricité excédentaire ainsi que le CO2 autrement émis à l’atmosphère.
Pourquoi cela compte pour vous ?
Pour les industriels, énergéticiens, agriculteurs, acteurs du transport ou collectivités, ces solutions représentent bien plus qu’une innovation technologique. Elles offrent une voie réaliste pour réinventer leurs modèles d’affaires, réduire les émissions de CO2 répondre aux obligations réglementaires et préparer l’avenir énergétique sans attendre une transformation complète des infrastructures.
L’hydrogène renouvelable et le e-méthane ne sont plus des promesses lointaines : ce sont aujourd’hui des sources d’énergie concrètes pour décarboner les usages les plus complexes.

